« Chaos » est le terme qui revient en boucle pour qualifier les pillages et incendies perpétrés en France le 17 octobre, en marge de manifestations pacifiques portant de réelles revendications. En médecine, poser le bon diagnostic est fondamental.
« Chaos » est le terme qui revient en boucle pour qualifier les pillages et incendies perpétrés en France le 17 octobre, en marge de manifestations pacifiques portant de réelles revendications. En médecine, poser le bon diagnostic est fondamental. Mal interpréter un symptôme peut conduire à administrer un antalgique sans détecter l’infection grave ou le cancer qui en est la cause.
C’est pourtant ce à quoi nous assistons sur le plan politique : les mesures annoncées ou réclamées peuvent faire baisser la fièvre, mais elles ne soignent pas la maladie. À l’approche de l’élection présidentielle, les candidats s’en tiennent souvent aux schémas du monde d’hier, sans proposer une vision prospective de l’avenir, un choix de société et un futur pour l’humain.
Pour dépasser l’immédiateté de l’actualité, il faut interroger les dynamiques profondes qui fragilisent nos sociétés. Accroissement des inégalités, sentiment de déclassement et saturation de l’État Dans Le chaos qui vient, le chercheur Peter Turchin décrit trois facteurs dont la conjonction peut précipiter une société dans le chaos et marquer la fin d’un cycle : l’accroissement des inégalités, lorsque la richesse produite n’améliore plus les conditions de vie et que le lien entre travail et progrès se délite ; la surproduction des élites, dont les trajectoires se ferment, suscitant la contestation de ceux à qui la réussite avait été promise ; enfin, la saturation de l’État, qui multiplie normes et dispositifs alors que sa capacité à produire des résultats s’effrite.
Paradoxalement, plus l’État régule et s’endette, plus son action est jugée inefficace et impopulaire. Crise du pouvoir d’achat et « taxe Zucman » déboutée, inquiétude des jeunes diplômés face à un marché du travail bouleversé par l’intelligence artificielle (IA), défiance démocratique nourrie par la mise à l’écart des conventions citoyennes et pétition Duplomb : toutes les cases sont cochées pour confirmer le diagnostic d’une fin de cycle.
Des chercheurs ont d’ailleurs actualisé ces travaux pour la France et alertent sur les signes avant-coureurs d’une crise institutionnelle majeure. Nous pouvons essayer de nous rassurer en imaginant qu’il suffirait de rafistoler le modèle qui nous porte depuis quatre-vingts ans : ajuster l’âge de la retraite, modifier la fiscalité, contenir la dette ou durcir les politiques migratoires. Mais ces réponses ne traitent pas les ressorts de la crise structurelle.
Fin du monde industriel et émergence de l’intelligence artificielle À ce diagnostic, il faut intégrer deux facteurs supplémentaires : la fin d’un monde industriel fondé sur une consommation exponentielle de ressources fossiles et polluantes, et l’émergence de l’intelligence artificielle.
Le cycle qui s’achève n’est peut-être pas seulement celui de l’après-guerre, mais celui de l’ère industrielle ouverte il y a deux cent cinquante ans, qui a façonné nos modes de production et nos organisations publiques comme privées. Le dérèglement climatique, tangible dans les mégafeux, les canicules et les inondations, et l’IA, qui transforme le travail cognitif comme la mécanisation a bouleversé le travail physique à la fin du XVIIIe siècle, nous obligent à reconsidérer la place de l’être humain face à la technologie et à la nature. Ils interrogent aussi la manière dont la valeur est produite et répartie.
La crise actuelle révèle de cette manière une transformation de civilisation, qui dépasse la seule conjoncture économique et les tensions géopolitiques actuelles. Des gilets jaunes aux revendications du 17 octobre, les Français expriment leur inquiétude et leur aspiration à être entendus.
Dès 2019, les cahiers de doléances et le grand débat national avaient fait émerger trois mots : solidarité, citoyenneté et proximité. Ils dessinent les contours d’un projet collectif. La solidarité suppose de renforcer les liens sociaux et de réduire les inégalités ; la citoyenneté, de redonner aux citoyens une capacité réelle de décision ; la proximité, de restaurer l’égalité par des politiques économiques et des services publics dans tous les territoires.
Ces trois mots expriment avec justesse le diagnostic de la transition qui s’opère, mais ils portent également en eux le germe d’un nouveau récit politique. À l’initiative de maires et d’acteurs de la société civile, nous proposons de structurer le récit d’une « France Comm’une » autour de trois paris à faire collectivement, qui invitent à déplacer profondément nos pratiques et nos politiques actuelles :
Le pari de l’humain et du vivant comme valeur cardinale : remettre l’économie, nos organisations et les technologies, dont l’intelligence artificielle, au service du projet humain, en faisant de la dignité et de la solidarité des principes directeurs ; ne plus mesurer la réussite uniquement à ce que nous produisons, mais aussi à ce que nous permettons aux personnes de devenir, à la qualité des relations que nous construisons et à notre capacité à prendre soin du vivant. Ce pari appelle une question radicale : comment chaque institution permet-elle de développer les qualités humaines de celles et ceux qu’elle accueille ? Le pari de l’intelligence locale et de la citoyenneté en acte : redonner à chacun, dès le plus jeune âge, sa capacité d’action et de contribution aux décisions qui le concernent, tout en développant une véritable résistance cognitive à la désinformation ; c’est tout l’enjeu de la littératie et de l’esprit critique, mais aussi d’une citoyenneté qui ne se réduit pas à un statut ou à une information reçue.
Elle doit d’abord être reconnaissance et pratique, en reconnaissant les intelligences présentes dans la société et de faire dialoguer les savoirs scientifiques, professionnels et d’expérience ; la question devient alors : pour chaque dispositif émetteur d’information et de savoirs, dans la vie citoyenne comme à l’école, quel dispositif d’écoute et quelle capacité de contribuer, de décider et d’agir met-on en place ? Le pari du maillage territorial comme une chance pour la France : faire émerger de nouvelles formes de production et d’organisation de proximité, tout en garantissant une égalité réelle d’accès aux soins, à l’éducation et aux services publics ; la baisse démographique pourrait accélérer l’effacement de nos « pays », de nos villes moyennes et de nos communes rurales, alors même que ces territoires constituent des ressources précieuses pour inventer de nouvelles formes de résilience face aux crises, aux dérèglements climatiques ou encore au renchérissement du logement.
La question pratique est alors : chaque politique publique part-elle réellement des réalités du premier kilomètre, c’est-à-dire du quotidien et de l’expérience vécue par les personnes auxquelles elle s’adresse ? Répondre à ces questions devrait aider à donner une direction à l’action collective, une place à chacun et une voix aux générations futures. Ce texte est signé par un auteur invité.
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T.Gerber--NZN