Zürcher Nachrichten - La Chine remporte la guerre

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La Chine remporte la guerre




Lorsque Donald Trump a décidé de lancer une campagne aérienne contre l’Iran, il affirmait que l’opération serait brève et décisive. À la fin du mois de mars 2026, le président des États‑Unis s’est vanté que les « objectifs stratégiques » de la guerre étaient presque atteints et que le conflit prendrait fin sous quelques semaines. Pourtant, la réalité qui se dessine depuis le détroit d’Ormuz jusqu’aux capitales européennes contredit ce pronostic. Le blocus du détroit a provoqué une flambée des prix du pétrole et du gaz, les armées américaines ont épuisé des stocks de munitions difficiles à remplacer et la crise a mis à mal l’économie mondiale. Dans ce chaos, une puissance observe avec prudence et tire son épingle du jeu : la Chine.

L’erreur de calcul de Trump et ses effets
Au début de la guerre, Washington a présenté une longue liste de buts : détruire les capacités nucléaires et balistiques de Téhéran, neutraliser ses milices régionales et, pour les faucons les plus belliqueux, renverser le régime. Les bombardements conjoints des États‑Unis et d’Israël ont effectivement réduit de 90 % le nombre de tirs de missiles iraniens, coulé une grande partie de la flotte et éliminé des dizaines de responsables politiques et militaires. Les succès tactiques, toutefois, ne se traduisent pas par une victoire durable. L’Iran continue d’attaquer des bases et des infrastructures stratégiques du Golfe et sa fermeture du détroit d’Ormuz a bloqué l’acheminement de pétrole et d’engrais, provoquant des hausses de prix inédites et une grogne mondiale.

Cette guerre a également révélé l’isolement diplomatique de l’Amérique. Avant de bombarder, l’administration Trump n’a pas pris la peine de consulter ses alliés; elle les a ensuite sommés de contribuer à la réouverture du détroit – une mission que le plus puissant des marines peinait à accomplir. Le transfert de porte‑avions et de systèmes de défense aérienne vers le Moyen‑Orient a laissé le théâtre indo‑pacifique vulnérable et a inquiété le Japon, la Corée du Sud et les Philippines. Beaucoup craignent qu’en se focalisant sur l’Iran, Washington ne soit plus capable de dissuader Pékin dans le détroit de Taïwan ou la mer de Chine méridionale.

Pékin, spectateur stratégique et gagnant temporaire
Depuis Pékin, Xi Jinping observe la guerre avec distance. Officiellement, la Chine déplore l’escalade et appelle toutes les parties à un cessez‑le‑feu, dénonçant les frappes de Washington et d’Israël et réaffirmant l’importance du droit international. En coulisses, elle profite d’un double dividende. D’une part, elle se présente comme un acteur responsable : ses dirigeants multiplient les contacts avec les capitales du Golfe, livrent de l’aide humanitaire et proposent des médiations. Cette posture renforce l’image d’une puissance pacifique et prévisible, contrastant avec une Amérique jugée irresponsable et incohérente.

D’autre part, la Chine tire avantage de la désorganisation occidentale pour consolider ses intérêts économiques. Contrairement à une idée reçue, Pékin n’est pas dépendant du pétrole iranien : en 2025, les 1,38 million de barils par jour achetés à l’Iran ne représentaient qu’environ 12 % de ses importations totales. Ses approvisionnements viennent surtout d’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et d’autres membres du Conseil de coopération du Golfe, qui fournissent plus de 40 % de son pétrole et 31 % de son gaz naturel.

En parallèle, Pékin poursuit une politique énergétique diversifiée : développement rapide du nucléaire et des énergies renouvelables, maintien de capacités charbonnières et constitution d’une réserve stratégique estimée à plus d’un milliard de barils. Grâce à ces leviers, l’onde de choc du blocus d’Ormuz reste contenue et la Chine peut même importer à prix cassés des cargaisons iraniennes rebaptisées en Malaisie. La crise actuelle a donc permis à la Chine de renforcer sa sécurité énergétique, de négocier des tarifs préférentiels avec ses partenaires du Golfe et de s’imposer comme un fournisseur incontournable de technologies vertes pour une Europe en quête d’alternatives.

La guerre comme catalyseur d’un basculement géopolitique
La question essentielle, pour les stratèges, est de savoir si la fermeture du détroit d’Ormuz sera brève ou durable. Dans le scénario d’une fermeture de courte durée, des libérations coordonnées de réserves stratégiques et des voies maritimes alternatives permettraient de limiter la casse et de renforcer les partenariats sécuritaires entre les États‑Unis et les monarchies du Golfe. Mais si les perturbations se prolongent, les alliés asiatiques du Washington – Japon et Corée du Sud – risquent de remettre en cause le coût de leur alignement, tandis que les marchés européens du gaz naturel liquéfié seraient soumis à une pression extrême.

Cette incertitude nourrit un phénomène de « hedging » : faute de pouvoir compter sur la protection américaine, plusieurs pays cherchent à équilibrer leur relation entre Washington et Pékin. Selon des analystes, un arrêt prolongé de la circulation maritime pourrait fracturer les régimes de sanctions, car l’Allemagne, la Corée ou le Japon privilégieraient leur sécurité énergétique au détriment de la solidarité géopolitique. La Chine engrangerait alors un « dividende stratégique » en apparaissant comme un partenaire de substitution et un médiateur indispensable.

Pour l’instant, Pékin adopte une stratégie de gain progressif. Elle approfondit ses liens commerciaux avec l’Iran, en profitant d’un baril bon marché, sans s’engager militairement, et maintient une coopération étroite avec les monarchies sunnites. Les 400 milliards de dollars d’investissements annoncés en 2021 n’ont pour l’instant donné lieu qu’à quelques milliards de dollars de projets concrets. À l’inverse, les investissements chinois dans le Golfe dépassaient déjà 70 milliards de dollars en 2020. Pékin fournit des missiles à Téhéran mais vend des systèmes balistiques beaucoup plus avancés à l’Arabie saoudite, preuve que sa véritable priorité est de maintenir une influence auprès des deux camps tout en restant en retrait des combats.

Les conséquences économiques et sociales
La guerre en Iran n’est pas seulement un duel militaire ; elle constitue un choc pour l’économie mondiale. La fermeture du détroit a fait bondir les prix du baril à des niveaux inconnus depuis 2022 et ravivé la mémoire des crises énergétiques du siècle dernier. L’inflation importée fragilise les gouvernements démocratiques, provoque des mouvements sociaux en Europe et en Asie et pousse certains dirigeants à reconsidérer leurs alliances. Les populations des pays du Sud sont confrontées à des risques de pénuries alimentaires et à l’envolée des coûts des engrais.

Pour les États‑Unis, le conflit représente une facture colossale. Les frappes ont dévoré des stocks de missiles Tomahawk et d’intercepteurs Patriot coûteux, si bien que le pays risque de manquer de munitions en cas de confrontation avec la Chine avant 2029. Les déploiements prolongés dans la région usent marins et matériels ; le porte‑avions USS Gerald R. Ford et son équipage, par exemple, accumulent des mois de mission sans maintenance. Les experts mettent en garde contre un épuisement des ressources qui affaiblira la capacité de Washington à défendre Taïwan ou la mer de Chine méridionale.

Pour la Chine, la situation est plus contrastée. À court terme, le pays dispose de réserves suffisantes pour tenir plusieurs mois et peut s’appuyer sur la Russie en cas de besoin. Le Parti communiste se concentre sur la relance de l’économie après une année de faible consommation et de crise immobilière. Mais une guerre prolongée ou une récession mondiale ralentirait les marchés européens et asiatiques, qui absorbent près de 60 % des exportations chinoises. Les autorités de Pékin savent que leur pays a plus à perdre qu’à gagner dans le long terme si la croissance mondiale s’effondre.

Reconfigurations diplomatiques et débat public
Au‑delà des chancelleries, l’opinion publique assiste à une redistribution des cartes. Sur les réseaux sociaux, de nombreux observateurs jugent que la guerre démontre l’impréparation américaine et l’arrogance de ses dirigeants ; certains y voient le symptôme d’un empire déclinant. D’autres soulignent que la Chine n’est pas exempte de risques : si le conflit se prolonge, son économie pourrait vaciller et sa politique de non‑intervention se révéler insuffisante. De nombreux commentaires s’interrogent sur le sort des populations civiles, sur l’avenir des droits humains et sur la responsabilité des grandes puissances.

Ces débats soulignent un profond scepticisme vis‑à‑vis des acteurs traditionnels. Des voix s’élèvent pour réclamer un nouvel ordre multilatéral où l’ONU et des médiateurs régionaux joueraient un rôle prépondérant. D’autres fustigent ce qu’ils considèrent comme une hypocrisie occidentale : la défense des droits humains servirait de prétexte à des guerres de changement de régime, tandis que les mêmes États fermeraient les yeux sur des violations quand leurs intérêts économiques sont en jeu. Ces prises de position reflètent une fatigue générale face aux conflits interminables et une aspiration à un monde multipolaire où chaque région disposerait de marges de manœuvre.

Conclusion : la victoire du sang-froid
Le bras de fer entre Washington et Téhéran est entré dans une phase qui dépasse les frappes et les contre‑frappes. C’est une bataille pour l’influence au XXIᵉ siècle, où la puissance ne se mesure pas uniquement en missiles mais aussi en réputation, en résilience économique et en capacité à fédérer des alliés. En déclenchant une guerre sans véritable plan de sortie, Donald Trump a offert à la Chine l’occasion de démontrer sa patience stratégique et de séduire des partenaires inquiets.

Pékin n’a pas « gagné » la guerre dans un sens militaire ; c’est la nature même du conflit qui fait d’elle une bénéficiaire relative. En restant à distance, en diversifiant ses sources d’énergie et en prêchant la stabilité, elle se positionne comme l’interlocuteur incontournable d’un Moyen‑Orient en ruines. Toutefois, cette victoire reste fragile. Si le conflit s’éternise et que l’économie mondiale sombre, la Chine devra aussi en payer le prix. La leçon que retiennent beaucoup de citoyens est simple : la prudence et la diplomatie rapportent parfois plus que les aventures guerrières. Il appartiendra aux dirigeants des grandes puissances de méditer cette vérité et de choisir, enfin, la voie du dialogue plutôt que celle de l’escalade.