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Williams Diaz a été arrêté il y a plus de trois ans alors qu'il partait travailler. Aujourd'hui, dans une méga-prison pour membres de gangs au Salvador, il attend son procès collectif : "Il est innocent et il va être jugé avec des criminels", se lamente sa mère Gladis.
Les procès de masse se multiplient au Salvador, où quelque 91.000 personnes sont détenues sous le régime d'exception mis en place il y a quatre ans par le président Nayib Bukele dans le cadre de sa "guerre" contre les gangs.
"Certains vont payer pour d'autres. Si on en condamne un, on condamne l'ensemble", déplore auprès de l'AFP Gladis Villatoro, dans sa modeste maison de Soyapango, à 20 km à l'est de la capitale San Salvador.
Non loin de là, Reynaldo Santos craint que son fils, l'un des 8.000 accusés attendant en liberté la tenue du procès, soit de nouveau incarcéré à chaque fois qu'il doit se présenter au tribunal.
"C'est une roulette russe, une angoisse permanente, un vrai calvaire", décrit ce boulanger de 58 ans, qui raconte que Jonathan a été arrêté fin 2022 alors qu'il jouait à Fortnite, jeu vidéo très populaire considéré par la police comme un jeu "de gangster".
Le parquet général a promis de prononcer 3.000 inculpations au cours du premier trimestre afin de traduire en justice les "membres de gangs" par groupes, en fonction des zones où ils sont soupçonnés d'opérer.
Le vice-président salvadorien, Félix Ulloa, a vanté des procès "innovants", défendant l'idée d'une responsabilité "collective" et de peines appliquées en fonction de la place occupée dans la hiérarchie du gang.
Il y a une semaine, le Salvador a adopté la prison à perpétuité contre les "terroristes", terme utilisé par le gouvernement pour désigner les membres de gangs, y compris pour les mineurs.
Les prisons deviendront des "oubliettes", avertit l'avocate pénaliste Roxana Cardona.
Sollicités par l'AFP, le parquet et le gouvernement n'avaient pas répondu dans l'immédiat.
- "Usine à condamner" -
Jonathan, employé dans une entreprise textile âgé de 24 ans, sera jugé dans un procès du gang Mara Salvatrucha avec quelque 80 détenus.
Williams, technicien en climatisation de 35 ans, a lui été regroupé avec des personnes accusées d'appartenir au gang Barrio 18.
Aucun n'avait de casier judiciaire, selon leurs parents et des documents consultés par l'AFP.
"En les regroupant, ils les déclarent coupables. Il y a une présomption de culpabilité, pas d'innocence", affirme un avocat qui défend 45 prisonniers, en soulignant que le parquet a opté pour des procès de masse face à son incapacité à enquêter sur autant de cas.
Vêtus d'uniformes blancs, assis en rangs, les accusés suivent virtuellement, depuis plusieurs prisons, le procès qui se déroule dans une salle du tribunal spécialisé contre le crime organisé. Le juge, le procureur et les avocats les voient sur des écrans.
De récentes réformes de la loi sur le crime organisé n'individualisent pas la responsabilité pénale et ont supprimé l'audience d'examen des preuves.
Le procès n'est plus qu'une "simple formalité", fustige l'un des avocats interrogés par l'AFP et ayant requis l'anonymat. "Ce n'est pas innovant, c'est une usine à condamner en masse", constate avec amertume cet homme qui a défendu un vendeur de légumes condamné en février à 30 ans de prison en même temps que 163 autres personnes.
Il estime qu'environ 20.000 accusés ont déjà été regroupés dans des procès collectifs.
Avant le procès, une audience a lieu au cours de laquelle un membre de gang détenu témoigne, le visage dissimulé, pour incriminer les accusés, souvent sans preuves ou en mentant pour obtenir une réduction de peine, dénoncent plusieurs avocats. La défense n'est pas toujours convoquée à cette audience, pourtant essentielle.
"C'est une régression du droit", estime le défenseur du vendeur de légumes, qu'il n'a vu qu'une minute avant le procès. "J'ai seulement eu le temps de lui demander comment il allait et de lui dire : +ta famille t'aime et sait que tu es innocent+."
- "Cauchemar" -
Avocats et proches ne reçoivent que peu d'informations : les dossiers sont classés confidentiels et l'isolement des détenus est total.
Gladis Villatoro se ronge les sangs depuis qu'elle a appris que son fils souffre d'insuffisance rénale. "Je ne sais pas comment il va", murmure-t-elle pour ne pas être entendue par le fils de Williams, six ans, qui court dans la maison.
Nayib Bukele, qui contrôle tous les pouvoirs de l'Etat, jouit d'une grande popularité pour avoir mis fin à la terreur des gangs. Mais les ONG dénoncent 500 décès en prison, des tortures et des milliers d'arrestations d'innocents dans le cadre de l'état d'exception permettant des arrestations sans mandat judiciaire.
Human Rights Watch (HRW) a documenté des arrestations sur la base d'appels anonymes, de querelles de voisinage ou pour permettre aux policiers d'atteindre des quotas en échange de primes.
Mme Villatoro et M. Santos assurent que leurs fils font partie de ces "quotas". Pour leur payer un avocat, ils se sont endettés.
Beaucoup d'accusés n'ont d'autre choix que d'être représentés par des avocats commis d'office, submergés de dossiers.
Ces procès "sont dépourvus des garanties élémentaires de toute procédure régulière et cela augmente le risque de condamner des innocents", estime Juan Pappier, directeur adjoint pour les Amériques de HRW, interrogé par l'AFP.
M. Santos évoque la dépression de son fils et demande à ce qu'on le laisse se défendre : "Nous aimerions que ce cauchemar se termine."
R.Bernasconi--NZN