Zürcher Nachrichten - Aux Philippines, un cimetière où tentent de survivre les vivants démunis

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Aux Philippines, un cimetière où tentent de survivre les vivants démunis
Aux Philippines, un cimetière où tentent de survivre les vivants démunis / Photo: Jam STA ROSA - AFP

Aux Philippines, un cimetière où tentent de survivre les vivants démunis

Au détour d'une pierre tombale apparaît la bicoque en bois de Laileah Cuetara. Comme beaucoup de Manillais démunis, sa famille n'a d'autre choix que de vivre chez les morts.

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Quelque 6.000 personnes peuplent les 54 hectares du cimetière Nord de la capitale philippine, qui a vu passer au moins un million de dépouilles.

Un matelas en mousse, quelques étagères, une télé, des cadres photos, une statue d'ange et un cercueil d'enfant qui sert de table meublent la cabane de Mme Cuetara, 36 ans. Elle vit ici avec son compagnon et leurs deux enfants.

Avec un maigre revenu d'une cinquantaine de dollars mensuels provenant de la vente de bonbons, boissons et biscuits aux visiteurs du cimetière, Laileah Cuetara n'entrevoit pas de porte de sortie.

Et ce, même en comptant la trentaine de dollars qu'elle et son conjoint percevront dimanche pour chacune des 30 tombes dont ils prennent soin toute l'année, une petite prime accordée pour la Toussaint.

"Avec les prix élevés des produits de base ces derniers temps, il est très difficile d'améliorer nos conditions de vie", raconte Mme Cuetara, qui habite dans le cimetière depuis qu'un conflit familial l'a forcée à quitter sa résidence de la banlieue de Manille en 2008.

Selon l'ancien parlementaire Luis Raymund Villafuerte, trois millions de personnes n'ont pas accès à un logement décent dans la zone métropolitaine de Manille. Les Nations unies ont estimé dans un rapport de 2023 que jusqu'à 22 millions d'habitants de l'archipel pourraient être concernés d'ici 2040.

Priscilla Buan, 51 ans, est née dans le cimetière. Elle y a même élevé ses enfants, entre les tombes.

Mais malgré l'ambiance sinistre, ce sont les ordres de démolition qui l'effraient le plus. Et les menaces sont mises à exécution au moins une fois par an.

"Quand nous entendons parler d'un ordre de démolition, on enlève nos affaires (...) On cache (nos appareils) dans un autre mausolée pour qu'ils ne soient pas repérés", explique-t-elle.

Mme Buan et les quatre membres de sa famille dorment sur deux tombes surélevées à l'intérieur d'un mausolée, dont le reste de l'espace est aménagé en salon avec sofa, meuble de rangement et électroménager.

La quinquagénaire, qui fait partie de la troisième génération de résidents du cimetière, vend des snacks et d'autres petites choses par la grille du caveau.

"Même si je le voulais, je n'ai pas assez d'argent pour acheter une maison".

- Hausse de la population -

Vicente Eliver, de la Fondation Kapatiran-Kaularan, note une hausse "préoccupante" des habitants de cimetières, où vivaient naguère les fossoyeurs avec leurs familles. Et personne d'autre.

"Mais leurs enfants se sont mariés, ont eu des enfants et des petits-enfants qui ont aussi décidé de vivre" là, indique à l'AFP M. Eliver, dont l'organisation offre de l'aide et des programmes éducatifs depuis 2010 aux résidents.

La plupart de ces derniers affirment avoir la permission d'occuper les cryptes ou de construire des cabanes sur les tombes, tant qu'ils en prennent soin.

Les occupants se raccordent au réseau électrique pour avoir de l'énergie et paient 3 pesos (4 centimes) les 4 litres d'eau aux puits des environs.

Le directeur du cimetière Nord, Daniel Tan, assure néanmoins à l'AFP que cet arrangement n'était pas censé se prolonger sur le long terme.

"C'est un cimetière, il est pour les morts et pas pour les vivants, donc les gens n'ont vraiment pas le droit de vivre ici", souligne-t-il.

M. Tan précise que les gardiens de tombes sont tolérés pour leur travail, et avance que la ville tente de les reloger, sans donner de détails.

Laileah Cuetara, qui a montré à l'AFP la permission accordée par le propriétaire de la tombe où elle s'est installée, certifie que la vie au cimetière n'est le premier choix de personne.

Son fils de 11 ans est malmené à l'école en raison de son adresse, tandis que sa fille de six ans gribouille en boucle des dessins de maisons qui tapissent leur habitat de fortune.

"Tout le monde ici rêve d'une maison", dit la trentenaire. "Mais c'est dur, très dur".

E.Schneyder--NZN