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Un mois après le début du procès pour "corruption" du maire d'Istanbul Ekrem Imamoglu, figure de l'opposition turque, la pression continue de s'accroître sur les voix dissonantes du pays.
Jugé avec 413 co-accusés, le maire emprisonné depuis mars 2025 est accusé d'avoir dirigé un vaste réseau criminel qualifié de "pieuvre". Il est visé par 142 chefs d'inculpation et encourt 2.430 années de prison.
"Dans ce dossier, il n'y a qu'une seule organisation criminelle, c'est l'accusation !", a lancé lundi le principal opposant au président Recep Tayyip Erdogan, qui ne cesse de clamer son innocence.
"C'est un procès politique, dans lequel la part du droit est très limitée. Mais les avocats essaient de glisser vers le terrain juridique", affirme à l'AFP le bâtonnier d'Istanbul, Ibrahim Kaboglu.
"Pour autant, cela ne veut pas dire qu'à la fin, on aura un verdict respectueux du droit", redoute l'avocat qui estime que les débats, ouverts le 9 mars, dureront encore "au moins trois ou quatre mois".
Venu s'exprimer lors de ce procès-fleuve organisé au tribunal de la prison stambouliote de Silivri, la plus grande d'Europe, le bâtonnier a jugé que les détentions provisoires de plus d'une centaine des accusés sont largement "inconstitutionnelles".
Dix-huit d'entre eux ont, depuis, été remis en liberté conditionnelle, sans que les charges pesant sur eux ne soient toutefois levées. Mais au vu du dossier, "les accusés devraient en principe comparaître libres", juge Me Kaboglu.
- "Coup d'État civil" -
"La paix, la justice et la prospérité de la nation sont sacrifiées à des fins personnelles", affirme vendredi le chef du parti du maire d'Istanbul, Özgür Özel, dans un message écrit à l'AFP, dénonçant un "coup d'État civil".
"Nous poursuivrons la résistance (...) jusqu'à ce que justice soit faite" et que la Turquie sorte de cette "période sombre", ajoute le président du Parti républicain du peuple (CHP).
Cette semaine, il avait déjà dénoncé "les efforts déployés pour maintenir nos amis en prison" et "freiner la marche du CHP vers le pouvoir", accusant le pouvoir de "transformer la Turquie en une prison à ciel ouvert".
D'autant que l'étau de la justice continue de se resserrer sur le parti social-démocrate, principale formation de l'opposition turque qui avait investi le maire d'Istanbul pour la prochaine présidentielle, prévue en 2028, le jour même de son incarcération.
Quatre maires de municipalités CHP, dont celui de Bursa (nord-ouest), quatrième ville du pays reprise en 2024 au Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) de M. Erdogan, ont été arrêtés depuis l'ouverture du procès.
- "Justice de Dieu" -
L'ONG Human Rights Watch, qui s'inquiète du recul des droits humains en Turquie, a dénoncé les "restrictions arbitraires" qui entravent le travail des journalistes couvrant le procès du maire d'Istanbul, appelant à ce que "la justice (soit) rendue de manière transparente".
Venue assister mercredi à l'inauguration d'un terrain de football par le président du CHP dans un arrondissement d'Istanbul dont le maire est jugé au côté de M. Imamoglu, Sevgi Sancar, femme au foyer de 60 ans, ne se fait pas d'illusions.
Pour elle, le maire de la ville et les autres élus CHP emprisonnés "n'ont aucune chance de sortir avant l'élection présidentielle" et une éventuelle victoire de l'opposition.
"Je n'ai pas confiance en la justice. Il n'y a pas de justice!", tonne-t-elle.
"Nous n'avons pas confiance en la justice turque, seulement en la justice de Dieu", abonde Mine, une ingénieure de 50 ans qui refuse de donner son nom de famille.
"Mais nous ne perdons pas espoir. Tôt ou tard, ils seront tous libérés, car ils sont tous innocents", assure-t-elle.
X.Blaser--NZN